Facebook m’a grilleR

Depuis l’explosion des réseaux sociaux, chaque jour les internautes  se construisent une identité numérique. Les gestes anodins deviennent les premiers témoins d’une identité virtuelle et un nouveau concept est né : celui de l’e-réputation.  Quel est la nature de ce concept  et ses applications réelles ?
Je me porte en cobaye courageuse, et vous relate mon expérience de l’e-réputation.

Un vendredi brumeux, 18h, entretien d’embauche dans une grande entreprise parisienne. Habillée, chaussée, brushinguée, je me présente au directeur marketing. Jusqu’ici tout va bien.
Après quelques minutes d’entretien, le jeune cadre pas trop dynamique, me confie “J’aimerais beaucoup que vous rejoigniez notre équipe mais il faut que mon supérieur valide votre candidature”. De mon côté, satisfaite, je le remercie et lui lance un confiant « Vous ne serez pas déçu ! ». Dans l’ascenseur je regrette déjà cette phrase aux allures de dialogues de séries B.. Plus sérieusement, j’ai été un peu trop confiante sur ce coup là. Je ne croyais pas si bien penser…
A peine rentrée chez moi mon inquiétude s’est envolée. « Ce n’est qu’une phrase de débutante il doit avoir l’habitude après tout, au moins il sait que je suis motivée ». Je me rassure, je vais assurer.
Plutôt confiante donc, je m’installe devant mon ordinateur et me connecte sur Facebook à la recherche d’un scoop : Nooon?! Laurie n’est plus avec Bernard?!”  Leur statut amoureux bloqué sur “c’est compliqué” depuis des semaines, indique “séparés”! En pleine investigation, Outlook me signale l’arrivée d’un mail :


Expéditeur : le directeur marketing de l’entreprise
Objet : “votre candidature”
Contenu : “Mademoiselle, je vous écris ce mail car je me permets de vous mettre en garde au sujet de votre e-réputation. En effet, la première chose que Monsieur X (le directeur général) a fait quand je lui transféré votre CV ce matin a été de consulter FaceBook. Je ne sais pas s’il est tombé sur votre profil ou sur un homonyme mais il est venu me voir car il s’inquiétait… dans ces conditions nous ne pouvons compromettre l’entreprise, nous ne pouvons vous engager. Bien à vous”


Stupéfaite, je bascule immédiatement sur mon profil à la recherche d’un statut, d’un commentaire, d’une photo, d’une information quelconque qui aurait pu choquer ce monsieur X au point de compromettre la réputation de l’entreprise. Je parcours mon profil dans les moindres détails : nom, prénom, âge, date de naissance, a priori rien de choquant.
D’accord je suis fan des feux de l’amour et pro Jack Abott mais est-ce condamnable?
Peut-être ce sont mes photos, clichés de quelques soirées arrosées? Non, je ne laisse aucune trace. Et puis de toute façon à part des sourires et des fou rires je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir de compromettant. Mais mince, qu’est-ce qu’il a mon profil?!
Furieuse, je décide de répondre à ce jeune mollasson en lui affirmant qu’il n’y a absolument rien d’effrayant sur ma page Facebook, mais ce qui est inquiétant en revanche, c’est l’attitude de son collègue, un peu perverse il faut bien l’avouer. Non mais c’est vrai pour qui il se prend à m’espionner comme ça ?!


Mail à peine envoyé, un éclair de génie (ou plutôt de lucidité) me traverse : je n’ai pas regardé les “groupes” auxquels j’ai adhéré. Ce dernier clic fut celui de la Vérité.
En parcourant la liste de la honte, je me rend compte qu’en effet deux ou trois intitulés sortent du lot, dont un particulièrement qui, il est vrai, ne correspond pas vraiment à l’esprit d’une entreprise sérieuse dont la moyenne d’âge est la cinquantaine.
En vertu des règles de bienséance, je n’écrirai pas les intitulés de ces groupes mais me contenterai d’indiquer qu’un était destiné à des hommes plutôt fiers d’eux même (le décalage hilarant se trouvant dans le fait que je suis de sexe féminin). L’autre, un poignant hommage aux répliques de cette fameuse scène téléphonique du Père Noêl est une ordure entre Anémone et Michel Blanc, un bijou de vulgarité.
Donc voilà un échantillon de ce que reflète mon profil Facebook : une adepte de l’humour potache et une fan des répliques du “Père Noël est une ordure” et de la “Cité de la peur”. C’est sur il y a plus fin comme humour… Un peu déstabilisée, j’ai l’impression d’être le Jean-Marie Bigard du Net, et j’avoue que mon ego virtuel en prend un coup.


Certaines personnes sont refusées pour leur orientation sexuelle, d’autres pour leur couleur, moi pour mon humour, après tout c’est un critère de sélection aussi absurde que les deux autres.
Mon expérience est peut-être triviale, mais pose la question des limites et des conditions d’utilisation des réseaux sociaux. Doit-on y adopter un comportement standard? Le profil Facebook peut-il constituer un critère valable de sélection?

 

 Une question d’éducation ?

En essayant de rester objective, je suis plutôt d’accord avec la tendance qui invite les recruteurs à s’éduquer aux réseaux sociaux et à établir des nuances entre ce qui constitue des critères valables d’évaluation. La plupart des internautes s’exposent de façon consentie et raisonnée (les affaires concernant l’utilisation des données privées sont minoritaires par rapport au nombre d’utilisateurs) et l’adoption d’une attitude de contrôle risque de faire basculer Internet en une plate-forme de surveillance objective. Ces postures craintives empruntes de paternalisme relèvent d’une hypocrisie généralisée, et participent à l’infantilisation des utilisateurs : tant que ce n’est pas visible, tous les comportements sont permis. Or, sur Facebook, comme dans la vraie vie le but n’est pas forcément de montrer ses fesses.
En fait le problème ne vient pas de l’utilisation des réseaux sociaux et de leurs jeunes membres décérébrés, le problème vient de la tentation irréfrénable des recruteurs à la recherche de l’employé modèle. Toute information devient source d’évaluation sans logique de tri ni de hiérarchisation. En tout cas une chose est sûre, et je cite un statut de ma très chère mais néanmoins tarée de cousine :  « Facebook  est à internet ce que le judas est à la concierge ».

Malgré les remontrances de mon ex potentiel employeur, je persiste à utiliser Facebook comme une grande cour de récréation. Parce-que c’est ça Facebook : une cour de récréation où l’on retrouve ses amis où l’on essaie de faire rire et où l’on  partage ses humeurs, avec plus ou moins d’intérêt. Mon profil n’a pas changé,  je résiste et continue à et à adhérer à des groupes qui ne font rire que moi. Le dernier en date :  “un jour je vivrai en Théorie car en Théorie tout se passe bien…”.

 

 

Crédit photo : Levarwest : https://www.facebook.com/levarwest.photographiste